« Les orientations de François Fillon inquiètent »

Dans un grand entretien accordé au journal Le Monde, François Bayrou exprime son inquiétude à l’égard de la radicalité du projet de François Fillon et exhorte le vainqueur de la primaire à droite à réfléchir à l’équilibre de son programme.

Êtes-vous candidat à l’élection présidentielle ?

Question originale ! Le paysage de la prochaine élection présidentielle n’est absolument pas fixé. Les Français ont le sentiment justifié d’un grand bazar. Mais c’est plus profond encore : les primaires changent le sens de l’élection présidentielle et l’esprit des institutions, puisqu’elles placent le président de la République dans l’allégeance à un camp. Je me suis donc fixé deux lignes de conduite. La première : faire apparaître, notamment au travers d’un livre [dont la publication est prévue fin janvier], une certaine conception de l’avenir national, qui est aujourd’hui absente du débat. La seconde : favoriser toute évolution qui aille dans le sens de l’intérêt du pays. L’idée de rassemblement m’intéresse, à la condition que le projet vaille la peine.

Sur quels critères prendrez-vous votre décision ?

Deux critères : la conception de la fonction présidentielle et la vision de l’avenir.

Pourriez-vous soutenir un candidat issu de la primaire à gauche ?

Non. La France a besoin d’alternance. Les cinq années que nous venons de vivre ont conduit le pays de désillusions en déceptions. Le Parti socialiste, dans l’état où il se trouve, ne peut pas se voir confier l’avenir du pays.

Vous devriez donc soutenir François Fillon…

Il y a un paradoxe : la personnalité de François Fillon inspirait confiance par sa modération et je partageais ce sentiment, alors qu’aujourd’hui ses orientations inquiètent. D’une certaine manière, il est victime de la primaire, une compétition qui enferme un candidat dans un projet partial et non pas rassembleur. En réalité, la primaire avait pour objet de sélectionner le meilleur candidat contre François Hollande. Mais François Hollande s’est retiré ! Du coup, on se met à regarder le projet de François Fillon. Et beaucoup d’interrogations s’expriment…

Pourquoi ?

L’inspiration thatchérienne qu’il revendique est-elle adaptée à la France de 2017 ? Le risque, au moment où nous avons à encourager et soutenir le moral et l’activité du pays, est de proposer une politique dans laquelle chacun se sentira exposé, sauf les plus privilégiés. Le résultat à craindre, c’est la récession. Et le deuxième risque, c’est la montée des inégalités, comme partout dans le capitalisme mondialisé. Cette croissance continue des inégalités, je me suis battu contre toute ma vie.

François Fillon menace-t-il de déséquilibrer le pays avec ses réformes libérales ?

Il présente son projet comme « radical ». Je voudrais qu’il entende que c’est un projet déstabilisant pour beaucoup de Français de bonne foi : les salariés, la fonction publique et ceux qui la font vivre, les petits revenus, ceux qui pensent que le modèle social est une force de la France, ceux qui ne veulent pas que les questions sociétales soient tranchées par l’esprit partisan. Ces questions, des millions de Français les partagent. Pour rassurer tous ceux-là, suffit-il de dire que le projet est fixé une fois pour toutes et qu’on n’en bougera pas ?

François Fillon a mis en avant sa foi chrétienne pour prouver qu’il ne « prendra jamais de décision contraire à la dignité humaine ». Qu’en pensez-vous ?

Je suis absolument opposé à l’utilisation de la religion en politique. Ce mélange des genres est déplacé, et il est dangereux. Je le dis comme citoyen, et je le dis aussi comme croyant. Je refuse d’avoir à juger de la pertinence d’une proposition en fonction de l’affichage religieux des uns ou des autres. Que l’on soit chrétien ou athée, juif, musulman ou bouddhiste, ou rien du tout, cela n’a rien à voir avec le projet : la démocratie ne doit pas faire de différence. Sinon, c’est le communautarisme que nous reprochons à juste titre à d’autres traditions.

Sa promesse de supprimer 500 000 fonctionnaires est-elle applicable ?

Je ne pense pas que cette proclamation soit la bonne méthode. D’abord, c’est impossible : cela voudrait dire qu’on ne remplace aucun départ à la retraite… au rythme actuel des départs. Mais si l’on repousse le départ à la retraite à 65 ans, comme annoncé, il n’y a plus de départs à la retraite pendant plusieurs années ! Dès lors, cela signifierait des licenciements de contractuels en grand nombre. Je pense qu’il est une tout autre manière, plus souple et plus efficace de reconfigurer l’action publique et l’Etat, en partant de la meilleure organisation de ses missions et de l’amélioration du service. Et les économies nécessaires seront le résultat de cet effort.

François Fillon doit-il adoucir son projet ?

Il doit réfléchir à l’équilibre de son programme. Il est devant une responsabilité très importante. J’ai connu et apprécié François Fillon quand il était avec Philippe Séguin dans la ligne du gaullisme social. Je ne crois pas qu’il ait changé au point de l’oublier.

Pour la primaire de la droite, vous n’aviez prévu que deux scénarios : une victoire d’Alain Juppé, que vous auriez soutenu pour la présidentielle, ou de Nicolas Sarkozy, que vous auriez affronté… La victoire de François Fillon à la primaire vous a-t-elle déstabilisé ?

En rien. Je continue de penser qu’Alain Juppé avait les qualités d’homme d’Etat qui justifiaient ce soutien. Mais j’ai toujours jugé que le mécanisme de la primaire était très risqué. Pour le reste, rien ne m’importe que le fond.

Avez-vous, comme l’a indiqué Le Canard Enchaîné, conclu un pacte avec M. Fillon qui prévoirait un échange de circonscriptions ou votre candidature à la présidentielle pour gêner Emmanuel Macron…

En aucune manière. Je suis libre. Et je défends mes idées en toute indépendance. Je ne changerai pas de ligne. Il y a des millions de Français qui ont besoin qu’on fasse entendre leurs attentes et leurs convictions, sans marchandage, sans esprit partisan et sans soumission.

Vous semblez plus proche d’Emmanuel Macron que de François Fillon…

J’ai deux questions sur Emmanuel Macron : est-il armé pour être président de la République ? Et pour quoi faire de différent ? Exemple : je résiste à François Fillon quand il propose d’augmenter la TVA de deux points. Mais Macron propose d’augmenter la CSG de (presque) deux points aussi… L’un propose donc une hausse des prix et l’autre une diminution des revenus des Français. Tout cela pour un gain de moins d’un euro par jour pour un smic ! Je défends une autre idée, très simple : pas d’augmentation des impôts ! Nous avons déjà trop de prélèvements.

La droite peut-elle perdre la présidentielle ? Marine Le Pen peut-elle être élue ?

La situation est devenue terriblement instable. Mais je ferai tout pour éviter de pareils risques.

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