« C’est un livre qui parle à des citoyens libres et pas seulement à des électeurs »

Dans un entretien au Point, François Bayrou présente son dernier opus « Résolution française » et expose sa vision de la France. (source : http://mouvementdemocrate.fr/)

Le Point : Dans « Résolution française », vous abordez tous les sujets, de l’identité nationale à la condition animale… Ca ressemble fortement à un programme de candidat, non ?

François Bayrou : C’est un livre qui parle à des citoyens libres, et pas seulement à des électeurs. J’y défends une vision d’ensemble du pays, de son histoire et des grands problèmes qui sont devant nous. Je propose des choix radicalement différents de ceux des dernières années. Tout en n’évitant aucun de nos sujets d’inquiétude.

Vous dites que l’on peut sortir ce pays du marasme avec des idées simples à l’instar du général de Gaulle en 1958 ?

Les idées claires et simples sont la clé des grandes politiques de redressement. Les débats organisés depuis des mois ont été technocratiques à droite, incohérents et irréalistes à gauche. Ce sont des listes de promesses, pas une vision d’ensemble. Or la fonction présidentielle est tout autre. Le Président a la responsabilité de mettre l’avenir en perspective et de porter les choix vitaux. Ces choix sont pour moi au nombre de trois : l’unité du pays ; l’énergie de la société ; la vision de nos grands choix.

Si vos idées ne figurent ni dans le programme d’Emmanuel Macron ni dans celui de François Fillon, il faudra aller les défendre devant les Français !

Je ne l’exclus pas. Pour autant, je suis entré dans cette élection avec l’idée qu’il fallait des rassemblements, c’est pour cela que j’ai exprimé mon soutien à Alain Juppé qui voulait sortir du sectarisme et rassembler. Mais les primaires sont le système le plus pernicieux qui soit…

Vous avez commencé à discuter avec François Fillon, il jure qu’il ne changera pas une virgule de son programme…

Si François Fillon considère que son programme est « à prendre ou à laisser », les Français lui diront : « on laisse ! » Une élection présidentielle, c’est un dialogue avec un pays, formé non pas d’adversaires mais de concitoyens. De nombreux proches de Fillon tirent la sonnette d’alarme. Il devrait y réfléchir.

Vous avez conscience qu’une candidature de plus augmenterait la probabilité de voir Marine Le Pen au second tour ?

La chance des extrêmes, c’est qu’on reste sourd à l’attente du pays.

Pourquoi avoir appelé votre livre « Résolution française » ? On a coutume de dire qu’on ne tient pas ses résolutions…

Résolution, le mot a trois significations : d’abord « volonté », (« nous sommes résolus »), ensuite solution à un problème, enfin sortie d’un conflit. En ce moment, les trois significations ont du sens.

Autrement dit, vous ne croyez pas à la révolution (qui est par ailleurs le titre du livre d’Emmanuel Macron). Le peuple est-il trop résigné pour se soulever ?

Le mot « révolution » est galvaudé. On l’utilise à tout bout de champ, généralement quand on ne veut rien changer. Les Français ne sont pas du tout résignés. Ils sont exaspérés par un monde politique et médiatique qui veut les conduire contre leur gré. Ils veulent une vision d’espoir, et qu’on leur dise concrètement comment sortir du marasme.

Qu’est-ce qui vous fait dire que les gens ont envie d’y croire quand on voit que les Français sont les champions du monde du pessimisme ?

Il y a des millions de citoyens qui malgré leur déception se passionnent pour la vie politique. Cette énergie-là, elle ne demande qu’à faire bouger les choses.

De l’énergie, n’est-ce pas celle que l’on voit à l’œuvre dans les meetings de Macron où l’on refuse du monde ?

C’est un indice. Il y en a d’autres : la vitalité des réseaux sociaux par exemple.

Les Français en ont peut-être assez de voir toujours les mêmes têtes…

S’ils en ont assez, ils les changent ! La politique, c’est darwinien. Après, on voit qui survit…

Donc, la candidature de Macron, que vous traitiez d’« hologramme », est finalement une bonne chose ?

Emmanuel Macron reprend le thème de dépassement du droite/gauche que j’ai défendu et qui est une attente du pays. Mais je ne vois toujours pas son projet, ni quel est son plan pour gouverner.

Il essaye de faire la synthèse entre libéralisme et solidarité.

Le modèle qui domine le monde aujourd’hui, c’est celui de l’hyper-capitalisme avec accroissement perpétuel des inégalités. Huit milliardaires richissimes ont plus de biens que la moitié de l’humanité ! On nous répète sans cesse qu’il faut s’adapter à ce modèle-là. Moi je pense et j’affirme que la France ne veut pas de cette fatalité, elle attend une autre vision et est armée pour trouver des solutions concrètes, pas seulement des vœux pieux.

Vous parlez d’une « joie sauvage », qui vous ferait « renverser les montagnes ». On vous avait quitté en Cassandre, promettant « du sang et des larmes », là on vous retrouve en optimiste. Les épreuves vous ont changé ?

Les épreuves, oui. Peut-être aussi les succès. La mairie de Pau, qui m’a permis de prouver qu’on peut vraiment faire bouger une cité, en à peine deux ans, construire et innover tout en faisant des économies, m’a beaucoup apporté.

Vous dites qu’il est « facile » d’obtenir une vie politique différente. Vous pensez notamment à la proportionnelle ?

Aujourd’hui les deux tiers des Français sont exclus du jeu : le PS et LR, ont tous les sièges, et ensemble ils représentent moins de 35 % des électeurs. Les autres, extrême-droite, extrême-gauche, centre indépendant, écologistes, n’ont pas voix au chapitre ! On donne tous les pouvoirs à un seul homme et aux deux partis du monopole. C’est explosif ! La France a besoin d’un vrai parlement, où toutes les sensibilités auront leur place, d’un vrai gouvernement obligé de tenir compte du parlement, d’un vrai président, avec un cap, qui choisira le gouvernement à partir de la qualité personnelle des ministres.

Vous citez le discours de Bayeux. Vous revenez à l’esprit de 58 avant 62 ?

Je reviens à l’esprit des fondateurs.

On parle beaucoup des valeurs, quelles sont les valeurs de la France ?

Le projet national français, c’est un projet de résistance à la tyrannie des puissances comme à la toute-puissance de l’argent. Ensuite, c’est un projet d’unité, contre le chacun-pour-soi. En France, on ne laisse pas tomber les gens. C’est aussi le pays où le peuple des citoyens revendique de prendre son destin en main.

Vous dites que l’Europe est « un projet politique », qu’elle doit cesser d’avancer masquée, mais c’est ce que Delors disait il y a trente ans…

Tout le monde a perdu de vue cette exigence. Les institutions travaillent, mais les citoyens sont tenus à l’écart ! Autre idée fondamentale : je suis favorable à ce que le mandat de la Banque centrale européenne se voie fixer comme objectif non seulement l’inflation mais aussi le plein-emploi.

Mais vous savez que ce sujet est un casus belli pour les Allemands !

Pourquoi ? C’est mot pour mot le mandat de la banque centrale américaine qui a fait descendre le chômage à 5 % ! Les Allemands ont tout intérêt à ce que leurs partenaires européens aillent mieux. Nous sommes et serons leurs principaux clients : toute amélioration chez nous sera une amélioration pour eux aussi.

On avait gardé l’image d’un François Bayrou très préoccupé par les finances publiques. Là, on vous sent plus mesuré…

Je défends une évidence : « commençons par ne pas augmenter le déficit » ! Or tous les autres candidats proposent d’abord de laisser filer le déficit avant de promettre de le réduire, ce qui ne marche jamais. Je suis pour qu’on continue régulièrement l’effort au rythme de 0,3 point d’amélioration par an pour atteindre en trois ans le seuil de -2% du PIB, à partir duquel la dette n’augmente plus.

C’est plutôt 1% du PIB de déficit qu’il faut viser pour que la dette n’augmente plus…

Si vous voulez que l’on passe de 2% à 1% lors des cinq ans suivants, je prends…

Parlons d’identité. Faut-il en revenir au « roman national » à l‘école ? Vous parlez dans votre livre du fameux « nos ancêtres les Gaulois » comme d’une formule d’apprentissage du projet national français. Mais peut-on expliquer à un petit français d’origine sénégalaise que Clovis est son ancêtre ?

La France, ce n’est pas une question génétique ! Et l’école n’est pas et ne doit pas être un instrument de propagande. L’école permet à une conscience d’enfant de se former et de se forger. C’est pourquoi, dans l’enseignement de l’histoire, il faut des repères chronologiques et des figures. Dans les programmes d’histoire de l’école primaire, j’avais introduit tous les grands visages de l’histoire depuis Clovis jusqu’à Marie Curie en passant par Saint Louis, Henri IV, Louis XIV, les révolutionnaires ou Napoléon… Raconter l’histoire en figures et en dates, c’est faire découvrir l’âme d’un pays.

Vous parlez d’« incorporation », est-ce que cela revient à l’assimilation ?

L’assimilation signifie « tu renonces à ce que tu es ». L’incorporation, cela veut dire : « avec ce que tu es, tu entres dans le corps national. » Un Français d’origine berbère, vietnamienne ou polonaise n’oublie pas d’où il vient, mais il est entré dans la communauté française. L’incorporation va plus loin que l’intégration. L’intégration dit : « j’ouvre une porte ». L’incorporation, cela veut dire : « je deviens membre du pays … »

Concrètement, comment vous « incorporez » les jeunes immigrés ?

L’apprentissage de la langue française est le ressort essentiel. C’est aussi la clé de la réussite personnelle et de la solidarité collective. L’une des fautes de ces vingt dernières années est d’avoir réduit massivement les heures de français à l’école primaire.

La laïcité est-elle un instrument d’incorporation ?

Essentiel ! La laïcité dépasse même la question religieuse ou philosophique. La laïcité, cela veut dire qu’on peut être pleinement soi-même tout en respectant l’autre pleinement différent, et ce dans tous les secteurs de la vie. Cela vaut pour les croyances, mais aussi pour la politique ou les modes de vie. C’est plus que de la tolérance : il s’agit de compréhension mutuelle.

Vous seriez favorable aux accommodements raisonnables avec l’Islam ? À Pau, vous proposez des menus végétariens dans les cantines…

Ce n’est pas un accommodement. C’est du respect. Et de surcroît, c’est le sens de l’histoire. Je suis persuadé qu’on va aller vers une nourriture plus végétarienne.

Vous ne parlez pas de « voile islamique » mais, pudiquement, de « vêtement ». Pourquoi ce changement sémantique ?

Cela dépasse le voile ou le foulard. Nous devons défendre une idée plus profonde : l’idée que dans notre société le respect ne réside pas dans le vêtement des femmes, pas dans la longueur ou la couleur ou la forme du vêtement. Une femme doit être respectée en elle-même, indépendamment du vêtement. C’est ce que j’avais en tête lorsque j’ai pris la circulaire interdisant le voile à l’école en 1994. Le respect, plutôt que la soumission…

Certaines femmes voilées vous répondront qu’elles n’ont pas l’impression d’être soumises…

Je suis sûr qu’elles le pensent. Et même que beaucoup d’entre elles, dans leur vie personnelle, ne sont nullement soumises. Mais au-delà du foulard, l’inquiétude de notre société est celle de voir disparaître les modes de vie, les manières d’être, les coutumes qui font de nous ce que nous sommes. Il faut rassurer sur ce point, en affirmant notre droit collectif à protéger dans l’avenir les repères qui identifient notre civilisation.

Contrairement à l’optimisme que vous affichez, Michel Onfray estime, lui, que la civilisation judéo-chrétienne est en train de mourir…

Je ne partage pas ce pessimisme. Notre civilisation aux racines multiples, romaine, grecque, judéo-chrétienne et laïque, qui a été très tôt au contact de l’Islam, c’est une civilisation qui a beaucoup de vitalité : elle ne va pas mourir, elle va vivre. Et nous allons la faire vivre.

Vous aimerez aussi...