En hommage à Assia Djebar, figure marquante de la culture algérienne

(source : La Nef démocrate)

Comme un droit de suite à « Charlie ».

Pas de représentants français pour le dernier hommage à cette magnifique académicienne française et algérienne…

De son vrai nom Fatima Zohra Imalayène, cette femme remarquable morte le 6 février 2015 à Paris a été enterrée le 13 février à Cherchell, à 100 km à l’ouest d’Alger, son lieu de naissance en Algérie, sans que la France ne se soient véritablement intéressée à la force du message de cette académicienne (élue en 2005). Pas de représentant français pour le dernier hommage à cette magnifique académicienne française et algérienne, essayiste, poète, cinéaste, femme de théâtre, militante et progressiste, anticolonialiste et féministe. Personne pour se saisir de ce moment idéal pour apporter de la reconnaissance, pour valoriser cette grandes figures, occasion précieuse de redonner confiance crédit, honneur à ceux qui sont doublement frappés par la violence de l’islamisme radical comme citoyen d’un pays qu’ils aiment et où ils ont envie de vivre, dans leur histoire et dans les origines de leurs familles, comme croyant – s’ils le sont- devant un Islam dénaturé et comme femme appelée à vivre contrainte et sous le voile.

« J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie. »

Après le séisme de Boumerdès J’étais allée en Algérie pour une fondation alors que le pays sortait difficilement d’affrontements sanglants. J’avais admiré la force des femmes non voilées, en résistance tranquille contre ceux qui parcourraient les tentes et installations de fortune, les immeubles encore debout au milieu du désespoir et de l’angoisse, distribuant des voiles, faisant porter sur leur impiété la responsabilité du séisme et de la mort de leurs proches. J’avais été étonnée et choquée dans les classes pour la hiérarchie établie entre les jeunes filles sous le voile saoudien (marron en troisième et noir pour les terminales), sagement rangées au premier rang, les jeunes garçons libres en milieu de salle et les filles non voilées reléguées comme des parias en fond de classe. L’œuvre d’Assia Djebar (1996)s’insurgeant dans « Le Blanc de l’Algérie », « contre le retour d’une terreur meurtrière en Algérie, et tentant d’en remonter le fil du temps pour rendre intelligible l’origine du mal : « Voici qu’arrive le temps des égorgeurs ! Arrive ? Non, hélas, ce temps sanglant était déjà là, s’était glissé entre nous, au cours de la guerre d’hier et nous ne le savions pas, nous l’avions su qu’après 1962 », y apportait des réponses. J’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur le parcours et l’œuvre de cette historienne et femme de lettres d’expression française, auteur de romans, nouvelles, poésies et essais, qui a écrit également pour le théâtre et réalisé plusieurs films. Il m’a semblé important de lui rendre hommage, de donner sur ce blog l’envie d’en savoir plus sur la première Algérienne et première femme musulmane à intégrer l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres.

De son nom de plume Assia : la consolation et Djebar : l’intransigeance, sa vie est marquée par des décisions personnelles fortes et sans compromis.

Ainsi à partir de 1956, elle décide de suivre le mot d’ordre de grève de l’Union générale des Étudiants musulmans algériens. Elle ne passe pas ses examens et est exclue de l’école de la rue de Sèvres pour avoir participé à la grève. C’est à cette occasion qu’elle écrit son premier roman, » La Soif ». Retournée en Algérie, après le Maroc, nommée professeur à l’université d’Alger, elle y est le seul professeur à dispenser des cours d’histoire moderne et contemporaine de l’Algérie. Dans cette période de transition post-coloniale, la question de la langue de l’enseignement se pose et l’enseignement en arabe littéraire est imposé, elle refuse et quitte l’Algérie.

Bien avant que nous soyons descendus deux fois pour quelques heures dans la rue  » Assia Djebar s’est levée pour dire non et pour exprimer le droit à la liberté de conscience et d’agir. Il y a beaucoup à s’enrichir dans la connaissance et du partage de son œuvre.

Parmi ses premières œuvres, « Les enfants du nouveau monde », en 1962, et « Les Alouettes naïves » en 1967, durant la guerre d’indépendance algérienne (qui n’est pas terminée au moment où le premier de ces romans est écrit) et évoquent le rôle des femmes au quotidien, leur rôle dans ce conflit, leur claustration dans la société traditionnelle algérienne et leur désir d’émancipation. – « Femmes d’Alger dans leur appartement », en 1980, recueil de nouvelles qui emprunte son titre aux tableaux d’Eugène Delacroix et de Pablo Picasso, histoire du pouvoir patriarcal et de la colonisation. – « Loin de Médine », en 1991, rappelle les événements qui entourent les derniers jours du Prophète Mahomet et le rôle des femmes dans ces événements – En 1996, « Le Blanc de l’Algérie » -En 2003, son ouvrage « La disparition de la langue française » est consacré à cette langue imposée puis assumée comme langue d’écriture – « Nulle part dans la maison de mon père », en 2007, est un récit intimiste sur la fin de son adolescence, le refus d’une société patriarcale, les interdits qui étouffaient sa vie à l’époque et la liberté dont semblait jouir, en regard, ses condisciples européennes.

Plutôt que de parler du « vivre ensemble » sur le mode normatif, tournons nous vers « les grandes figures » de la libre expression.

La France, choquée, sidérée par les assassinats du 11 janvier dernier, cherche des réponses et ne trouve que des solutions institutionnelles à imposer. Le sursaut du 11 janvier s’est immédiatement focalisé sur la laïcité. Ce n’est pas le bon point de départ pour constituer le socle commun, le cadre citoyen librement accepté laissant large ouvert un possible pour chacun et de multiples possibles pour tous. Les exhortations et les incantations ne font pas la conviction mais génèrent le rejet, le repli. Cette focale nous prive de toute la richesse d’initiatives et de ressources culturelles à portée de notre main pour provoquer à la réflexion, à la confrontation des idées. Plutôt que les incantations bien pensantes, (ennuyeuses à mourir, ressassées à longueur de journées télévisées), plutôt que les discours politiquement trop corrects, mobilisons les parcours de vie, les engagements et les actes des grandes figures de la culture et de la paix comme autant de signaux, de jalonnements et de repères pour notre société en mal de valeurs. Assia Djebar, représente un repère formidable pour comprendre la situation de sa génération, confrontée aux valeurs de deux communautés et de deux cultures et aussi de celles de jeunes femmes et de jeunes gens en butte aux mêmes questions aujourd’hui. Sans excès, sans violence, nous pouvons provoquer l’intérêt, le questionnement, susciter l’admiration et l’adhésion des jeunes. C’est la véritable réussite éducative.

Élisabeth Delorme

Vous aimerez aussi...